Vendredi 5 avril, Paris : à la gare Montparnasse, deux contributeurs dévoués de GJ Info débutent leurs carrières de reporters. Direction Saint-Nazaire, où se tient la deuxième Assemblée des Assemblées après celle de Commercy fin janvier. La pluie bretonne nous y attend, bien décidée à nous faire goûter les joies du journalisme de terrain.

Pas toujours facile d’être à la fois Gilet Jaune et journaliste…

On comprend qu’on arrive à la vue de drapeaux jaunes surplombant un bâtiment qui, comme l’annonce une banderole accrochée au toit, n’est autre que la Maison du Peuple installée par les GJ de Saint-Nazaire. Nous entrons. Rendant hommage à la grande qualité des articles de votre canal d’information préféré, les organisateurs nous gratifient du même badge « presse » que les journalistes professionnels -avec toutefois une pastille jaune, signifiant ainsi à nos camarades de gilets que nous sommes complices du pire comme eux. Mais la marque de ce cousinage avec nos estimés confrères de BFMTV s’avère vite un peu lourde à porter : on nous explique que les médias, jaunes ou non, auront un accès restreint à la Maison du Peuple et aux discussions qui s’y tiendront.

Ceci pour deux raisons : la couverture médiatique de notre mouvement et la répression dont nous avons fait l’objet a rendu beaucoup de Gilets Jaunes allergiques à la presse et aux caméras. Et surtout, la Maison du Peuple est trop petite pour accueillir tous les participants attendus : 250 délégations (soit environ 800 personnes) et 61 médias venus de plusieurs continents ! La faute à la mauvaise volonté de la mairie de Saint-Nazaire, qui a refusé le prêt de la Soucoupe, une salle de 4000 places, d’abord sous prétexte que les Gilets Jaunes de Saint-Nazaire n’étaient pas constitués en association, puis, quand ce fut chose faite, au motif que « cet événement [est] susceptible de constituer des troubles à l’ordre public »… Contre toute attente, c’est finalement le propriétaire de la Maison du Peuple qui a débloqué la situation en acceptant de passer un accord avec les GJ : l’occupation des lieux pourra se prolonger jusqu’au 23 avril, et les murs intérieurs pourront être détruits pour constituer une grande salle unique : ouf !

Crêpes, solidarité et démocratie : la trinité du week-end

Le coup d’envoi est lancé et les organisateurs déroulent le programme : dans la lignée de l’assemblée de Commercy, ils proposent de dégager ce qui fait consensus dans un texte d’orientation sans remettre en cause la souveraineté des AG locales. Après cette brève introduction, les délégués se séparent en groupes de travail et les journalistes sont invités à quitter la salle.

Nous en profitons pour faire le tour de la maison. Les copains sont prêts à nous accueillir : en plus de l’accueil, deux cantines (dont l’une fait aussi bibliothèque), deux stands « petit-déj » avec jus de pomme, thé, café, chocolat chaud, crêpes et tartines (tout à prix libre), une tente presse, deux barnums et un grand chapiteau sont installés en renfort de la maison.

On nous invite dans un cercle qui se forme là de manière informelle.

Les thématiques abordées dans le cercle étaient restituées en direct au vu de tous.

Après avoir désigné un modérateur et une rapporteuse, la discussion s’engage et tout de suite, la similitude des difficultés auxquelles chaque groupe fait face est frappante : manifestement, les scissions et les guerres d’égos n’épargnent personne ! Pourtant, chaque groupe fait avec et parvient tant bien que mal à s’organiser le plus horizontalement possible et à proposer une grande diversité d’actions ; on parle de blocages, de convergences, de répression (très inégale selon les villes)… Beaucoup de sections ont monté une commission information/communication et tentent d’élargir le mouvement avec des actions de voisinage (tractage, affichage, mise en avant des producteurs locaux). On constate que malgré la difficulté à passer à la vitesse supérieure et à éviter les divisions, il y a un vrai fourmillement d’énergie qui redonne la pêche à tout le monde ! Cet effet galvanisant de se retrouver si nombreux et toujours déterminés, plusieurs GJ nous en témoigneront ce weekend ; sans parler des liens de solidarité et de confiance qui se tissent à cette occasion : Benjamin, délégué des Gilets Jaunes d’Ottmarsheim (68), nous a expliqué qu’il est hébergé par un GJ inconnu qui, n’étant pas là ce week-end, lui a tout simplement laissé les clefs à disposition !

Pendant ce temps, les organisateurs de Saint-Nazaire se sont réunis pour rediscuter les conditions d’accès de la presse aux discussions : la presse GJ peut désormais officiellement assister à tout, sauf au groupe de travail « actions » ! C’est comme ça que les copains de Saint Nazaire tiendront le cap tout le long du week-end : non pas en ayant tout prévu à l’avance, chose impossible, mais en s’adaptant au fil de l’eau aux difficultés remontées.

L’énergie est toujours là ! Parfois même un peu trop…

Samedi matin, mus par notre professionnalisme et par l’envie de mettre les stands du petit-déjeuner à contribution, nous nous levons de bons matin et ne sommes pas déçus : les crêpes sont au top !! La journée s’ouvre en assemblée plénière, avec la restitution des groupes de travail de la veille. Les propositions de texte sont soumises à des sondages afin d’en évaluer l’aboutissement : chaque délégué peut brandir un carton jaune pour approuver, vert pour rejeter, ou blanc pour s’abstenir. En fonction du résultat, les propositions sont retravaillées ou intégrées dans le communiqué final qu’une équipe commence déjà à préparer. Les restitutions s’enchaînent et sont globalement approuvées, même si certains rapporteurs ne résistent pas à la tentation d’utiliser leur temps de tribune pour des prises de paroles plus personnelles que collectives. Tout le monde semble partager un certain soulagement en voyant l’ébullition de l’assistance : notre mouvement doit parvenir à se renouveler pour s’inscrire sur le long terme, mais l’énergie est toujours là ! Comme le note un camarade : « on croyait que l’on était parti pour un sprint et en fait il s’agit d’un marathon ».

Plus la journée avance, plus il devient difficile de concilier l’envie de discuter tous ensemble et celle de garder du temps pour faire des groupes plus petits afin d’avancer. Malgré tout, les groupes Anti-répression, Climat, Communication, Europe, International, Maison du Peuple et Municipalisme enchaînent leurs propositions qui sont presque toutes acceptées, avec quelques amendements.

La coqueluche de la journée est indiscutablement le GIGNV (Groupe d’intervention des grenouilles non violentes, la section locale d’ANV-COP21), invité spécial des GJ de St-Nazaire, qui déclenche l’enthousiasme général en dégainant un des portraits volés de Macron en dénonçant l’incurie de sa politique anti-écologique, anti-sociale et répressive.

Dimanche, toute la journée se passe en plénière pour aboutir à la validation de l’appel final. Malgré un démarrage en trombe où la salle reprend de bon cœur tout notre répertoire de chants et de slogans, les échanges se font vite poussifs et tendus. L’intelligence collective n’est pas à son apogée et chacun réclame la parole pour soumettre des amendements très mineurs au vote. Le manque d’autodiscipline force souvent l’équipe de Saint-Nazaire à une certaine autorité, et la pause déjeuner tombe à pic car on sent les organisateurs épuisés. Ces difficultés n’ont pas découragé les personnes que nous avons interrogées sur place : si plusieurs regrettent un cadre trop contraint par la volonté d’avancer dans une certaine urgence, toutes sont globalement très satisfaites et conscientes que l’apprentissage de la démocratie ne se fait pas sans accrocs.

Chaque punaise sur la certe représente une délégation venue à la Maison du Peuple.

L’une des délégations les plus enthousiastes que nous rencontrons n’est autre que celle de Commercy (55) : Elisabeth et René trouvent l’assemblée « formidable » et complimentent beaucoup l’organisation proposée par l’équipe de Saint-Nazaire, obtenue au prix d’un énorme travail y compris la nuit. Malgré les difficultés du matin, ils notent un net progrès sur la capacité des délégués à échanger constructivement depuis la première Assemblée des assemblées, qui permet des discussions avec plus d’envergure.

L’assemblée reprend et, pas à pas, on arrive à la version finale du texte, acclamée par les délégations. Ludo, un des organisateurs qu’on aura le plus vu ce weekend, est content : après deux mois et demi d’organisation, l’Assemblée des assemblées donnera aux assemblées locales de quoi travailler. Quand on lui demande s’ils étaient inquiets, il nous répond qu’ils ont vite pensé que ce week-end, « ou bien c’est notre mort, ou bien c’est notre gloire ». Et dimanche soir personne n’était mort, sauf le week-end des flics postés des deux côtés de la rue toute la journée sans sortir de leur voiture.

Bilan de la deuxième manche : mieux que la première, moins bien que la troisième

Pour autant, tout ne se sera pas passé idéalement et plusieurs délégations notent avec une certaine amertume que la volonté d’horizontalité n’a pas permis d’éviter de reproduire des schémas de domination : presque aucune minorité visible parmi les délégués, et les prises de paroles ont eu tendance à être monopolisées par des hommes ; par ailleurs, certains groupes de travail ont pu être accaparés par des militants plus coutumiers de l’exercice que la plupart des Gilets Jaunes. Malgré une tentative de compilation des différentes actions à venir à la fin du weekend, le report de l’élaboration d’un calendrier d’actions plus précis a aussi été regretté par certains participants. De nôtre côté, nous repartons tout de même boostés de Saint-Nazaire, conscients du travail et des progrès qu’il reste à accomplir pour achever le processus démocratique mais comment pourrait-il en être autrement ? Nous faisons confiance à la bonne volonté et à l’énergie que nous avons vues ce weekend pour avancer dans ce sens.

D’ailleurs, les pistes d’amélioration fourmillent déjà : Christine, venue du rond-point des Arthauds à Tarare (69), propose par exemple de faire voter les points les plus consensuels dès le début de la prochaine Assemblée des assemblées afin de gagner du temps pour discuter des désaccords. Benjamin, lui, suggère de profiter de la multiplicité des groupes de travail pour expérimenter des modes d’organisation plus divers. Ludo recommande de son côté d’être particulièrement attentif à ne pas exclure les Gilets Jaunes néo-militants de la prise de décision. Avis aux organisateurs de la troisième édition, pour lesquels deux candidats sont d’ores et déjà déclarés : Monceaux les Mines (71) et un duo Var (83) – Montpellier (34).

A nous de jouer d’ici là !

 

Pour aller plus loin :

  • Site de l’AdA de Saint-Nazaire avec les différents appels (AdA, assemblées citoyennes, élections européennes, annulation des peines, convergence écologique)
  • Chaine YouTube de l’AdA pour revoir les débats en plénière
  • Groupe GJ Loomio (en construction), outil de prise de décision collaborative en ligne

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