Homophobes, factieux, assoiffés de sang, putschistes, complotistes… Les chefs d’accusation n’ont manqué ni à nos dirigeants, ni aux élites intellectuelles et médiatiques pour faire siffler les oreilles jaunes ! Parmi eux, l’un a été particulièrement utilisé : les Gilets Jaunes seraient antisémites. Si cette instrumentalisation grossière de la lutte contre l’antisémitisme ne nous déstabilise pas, elle ne doit pas non plus nous dissuader d’être autocritiques et de s’opposer aux actes et aux discours antisémites quand ils surviennent, y compris au sein des GJ.

Alors qu’en est-il réellement ? Au-delà des calomnies, quels problèmes se posent réellement quand on est juif et Gilet Jaune ? Nous avons interrogé David pour le savoir.

David, est-ce que tu peux commencer par te présenter aux lecteurs de GJ Info s’il-te-plaît ?

Je m’appelle David, j’ai grandi en France dans une famille juive attachée aux traditions. Mes parents sont tous les deux immigrés de pays arabes, issus de l’immigration post-coloniale. Jusqu’à ma majorité, j’ai donc côtoyé des communautés juives, à l’école et dans des mouvements de jeunesses juives… Quand je suis sorti de cette bulle, ça a été un choc culturel !

Je suis devenu militant d’extrême gauche en 2012. A l’époque je ne disais pas que j’étais juif, je prétendais même que j’étais vegan pour expliquer que je ne mange pas de porc. J’ai longtemps fermé les yeux sur l’antisémitisme qui touche aussi ce milieu, jusqu’à l’attentat de l’Hyper Cacher en 2015. La gauche a commis l’erreur de délaisser la lutte contre l’antisémitisme, qui est maintenant instrumentalisée par des réactionnaires comme Finkielkraut qui ne font qu’augmenter la haine. Les juifs se retrouvent pris en étau entre cette instrumentalisation à des fins islamophobes et la réaction de gauche où l’antisémitisme est systématiquement rattaché à l’État d’Israël. A partir de ce moment-là, j’ai ressenti le besoin de politiser la question de l’antisémitisme et d’en proposer une véritable analyse de gauche.

Quand et pourquoi as-tu rejoint les GJ ?

J’ai suivi le mouvement dès le début, avec la pétition de Priscilla Ludovski qui m’a rappelé celle qui avait rassemblé un million de signatures au début du mouvement contre la loi El Khomri. A ce moment-là, le mouvement était déjà diabolisé par certains, notamment à gauche, qui craignaient une récupération d’extrême droite avant même que ça commence. Mais pour moi, c’était impensable de laisser passer un tel mouvement sans y participer. Les gens se sont installés en zone périurbaine parce que c’est trop cher en centre-ville, du coup ils se sont mis à utiliser la bagnole. Alors quand on augmente l’essence forcément ils se disent qu’on se fout de leur gueule ! Le 17 novembre, je suis allé sur plusieurs ronds-points dans la région rennaise. Il y avait beaucoup de monde, des gens qui normalement ne se croisent pas et dont les réalités se trouvent soudain confrontées, ce qui était déjà une victoire en soi. Ces ronds-points, c’est ceux que les gens doivent prendre tous les jours en bagnole pour aller au taf. Aller faire la teuf dessus, décider ce qui s’y passe, c’est une euphorie assez incroyable. Ensuite, les revendications ont évolué : justice fiscale pour avoir des services sociaux dignes de ce nom, volonté de se réapproprier les décisions politiques à l’échelle locale, dénonciation des violences policières… Même si je ne suis pas convaincu par le RIC, toutes ces revendications font clairement partie de mon engagement politique. Participer au mouvement est donc une évidence.

Comment ça s’est passé pour toi ? Est-ce que tu as été témoin de dérives racistes, comme les passagers sans-papiers d’un camion qui ont été dénoncés à la police ou la femme à qui on avait arraché son voile ce jour-là ?

J’ai entendu des discours et vu des symboles craignos, mais je n’ai pas vu d’agression, et c’était loin d’être central. Les questions comme l’immigration traversent les Gilets Jaunes comme le reste de la société, mais le cadre formé par les Gilets Jaunes facilite le dialogue autour de ces questions, même si on ne peut pas réagir sur tout. Globalement, les gens sont ouverts à la discussion.

Par contre, en tant que militant de gauche, j’ai eu du mal à m’intégrer sans imposer tout mon bagage avec moi. Par exemple, je suis toujours mal à l’aise avec le drapeau français mais en demandant aux gens pourquoi ils l’arborent j’ai vu que l’idée derrière c’est simplement celle du commun et je peux le comprendre. Pareil pour la devise « liberté, égalité, fraternité » qui au fond porte des belles valeurs même si elles sont récupérées par les institutions. Au fond, c’est cette question du commun qui est au centre du mouvement. Avec le temps et l’engagement en commun, ça devient aussi plus facile de condamner les dérives avec légitimité.

Depuis le début du mouvement, l’accusation d’antisémitisme est revenue avec insistance. Les Gilets Jaunes favorisent-ils l’antisémitisme ?

Il y a forcément des problèmes, mais aucun qui n’existait pas déjà dans la société française.

Il y a eu une explosion des théories complotistes sur les réseaux sociaux. Ça existait déjà mais elles ont vraiment été propulsées à la faveur du mouvement, y compris par des figures charismatiques qui ont multiplié leur audience. Or, ces théories visent souvent implicitement ou explicitement les juifs. J’ai entendu des choses comme « attention, le groupe Bilderberg contrôle le monde », sans parler des fantasmes sur la banque Rotschild. Mais quand on demande aux gens d’expliquer leur propos, en général ils reconnaissent ne pas en savoir grand-chose et sont prêts à discuter. On peut expliquer, par exemple, que Rotschild, en tant que banque et que famille bourgeoise, n’est évidemment pas de notre côté mais que c’est loin d’être une des principales banques (la BNP ou la Société Générale sont par exemple très loin devant) ni une des principales fortunes (celles de Bernard Arnaud ou de Françoise Bettencourt par exemple sont largement supérieures). Mais les banques et les fortunes françaises ne font l’objet d’aucun complot, ce qui prouve qu’il y a un moteur antisémite dans ces théories. Au sein des Gilets Jaunes, il y a donc un enjeu très fort à comprendre et identifier ces théories. Bien sûr, ça ne signifie pas qu’il faudrait exclure les personnes qui tiennent ce genre de propos mais il faut prendre conscience que c’est un problème et leur expliquer.

Globalement, je dirais que l’antisémitisme qui traverse la société française traverse aussi les Gilets Jaunes, et c’est logique. Mais au sein des Gilets Jaunes, c’est plus facile de le faire reculer car les gens sont plus ouverts à la discussion, surtout une fois qu’on est liés par la pratique commune.

Les accusations ont culminé au moment de l’agression d’Alain Finfielkraut… Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) a notamment déclaré que les Gilets Jaunes ont « été infiltré[s] par les mouvements d’extrême gauche et d’extrême droite qui profitent [des] manifestations pour exprimer leur haine des juifs ».

Cette agression m’a mis doublement en colère : d’abord, que des Gilets Jaunes soient tombés dans le piège grossier d’insulter Finkielkraut, qui bien sûr n’allait pas rater l’occasion de faire la tournée des plateaux, avec des injures antisémites ; puis par l’instrumentalisation scandaleuse de l’antisémitisme contre notre mouvement. Encore une fois, il n’y a pas plus ou moins d’antisémitisme chez les Gilets Jaunes que dans le reste de la société ; mais si nous avons pour ambition de changer le système, nous avons la responsabilité de combattre toute forme de racisme.

Pour ma part, je m’oppose clairement à la politique coloniale du gouvernement israélien, comme celle du gouvernement français d’ailleurs. Je suis anticolonialiste -ce qui ne veut pas forcément dire antisioniste- donc je n’ai rien à voir avec la ligne du CRIF. Mais de toute façon, tous les juifs, quelles que soient leurs opinions, se foutent complètement du CRIF, qui n’est qu’une tentative de mise sous tutelle des juifs par l’Etat, comme le CFCM (Conseil Francais du Culte Musulman) pour les musulmans. Ma famille est issue du prolétariat post colonial mais mon père s’est hissé à la petite bourgeoisie : comme par hasard, c’est le seul à ne pas aimer les Gilets Jaunes. L’adhésion aux Gilets Jaunes, chez les juifs exactement comme chez les autres, est avant tout marquée par la classe sociale.

Concrètement, en tant que juif, quels problèmes as-tu rencontré au sein des Gilets Jaunes ?

Dans les Gilets Jaunes ou ailleurs, de toute façon, je ne m’affiche généralement pas en tant que juif sauf si je suis vraiment dans un cadre de confiance. Au-delà de son instrumentalisation, l’agression de Finkielkraut s’inscrit dans une série d’actes antisémites bien réels : tag « Juden » sur le restaurant Bagelstein, croix gammées sur les portraits de Simone Veil, destructions des arbres commémoratifs de l’assassinat d’Ilan Halimi, 80 tombes juives profanées dans le Bas-Rhin … Ces actes créent un climat d’autant plus anxiogène qu’ils renvoient à toutes les violences antisémites subies, par moi ou par des proches : agression à la sortie de l’école, insultes, racket… J’ai été poursuivi par une personne armée en voiture, mon cousin a eu l’œil crevé au couteau en sortant de la synagogue à Créteil, et ma mère fait régulièrement ses courses dans l’Hyper Cacher où il y a eu la prise d’otage le 9 janvier 2015. Forcément, il y a une peur physique très concrète qui n’incite pas à être identifié comme juif.

Au sein des Gilets Jaunes, on est parfois confronté à un discours anti-immigration qui est blessant, pour les juifs comme pour toute personne n’étant pas perçue comme appartenant au corps national.

D’ailleurs, on voit bien avec l’attentat récent à Christchurch que les racismes sont enchevêtrés : le terroriste a attaqué des mosquées, comme celui de Pittsburg avait attaqué une synagogue en octobre. Dans les deux cas, il s’agit de suprématistes blancs dont le discours a une continuité frappante : « ne nous remplacez pas ». A Charlottesville, où un néonazi a tué une personne en fonçant en voiture dans la foule, le slogan des suprématistes était là aussi « les juifs ne nous remplaceront pas ». On est dans la théorie du « grand remplacement », selon laquelle les juifs voudraient déstabiliser l’occident en y apportant des « barbares ». Mais heureusement, très peu de Gilets Jaunes adhèrent sérieusement à ces idées ; je n’amalgame pas, par exemple, une personne qui a voté Le Pen aux élections et un militant frontiste: on doit discuter avec la première, et combattre sans ambiguïté le second.

Je suis un Gilet Jaune de bonne volonté, que puis-je faire pour m’opposer aux manifestations d’antisémitisme au sein du mouvement ?

Pour commencer, être attentif aux réactions des gens autour de soi, en assemblée par exemple. Soutenir ceux qui prennent la parole pour dénoncer telle ou telle dérive, mais aussi ceux qui avaient manifestement envie de dire quelque chose mais n’ont pas osé s’exposer. Il ne faut pas hésiter à aller voir les personnes pour demander plus d’explications, avec respect bien sûr. En manif, ne pas laisser de place aux groupes racistes qui commettent des agressions. Sur les réseaux sociaux, c’est très important de déceler les théories complotistes et de s’y opposer, y compris en taclant les figures médiatiques quand ils en relayent.

Au final, il s’agit de nouer des relations de complicité pour faire en sorte que nos espaces soient accueillants pour tout le monde.

 


Pour creuser le sujet (et vos méninges!) :

Le non-sujet de l’antisémitisme à gauche

Rothschild, Soros, et le mythe du complot juif

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